La sexualité des carabins

Nous étions tous de grands amateurs de sexe

J’ai longtemps pensé que la liberté sexuelle dont nous jouissions était dûe à une combinaison de trois facteurs

Premier facteur :  l’hôtellerie : nous étions souvent de garde de nuit, avec des chambres à disposition.

Deuxième facteur : la contraception : à notre portée depuis son autorisation en 1967 grace à la loi Neuwirth. Comme vous pouvez vous en rendre compte, les décrets de cette loi ont été difficilement promulgués !

Il n’empêche, toute femme pouvait demander à son médecin de famille une ordonnance de pilule contraceptive et, même si cette dernière n’était pas remboursée, cela présentait un avantage indéniable pour l’autonomie sexuelle des femmes. Le Planning Familial jouait ( et joue toujours) en grand rôle dans la prescription des différents moyens de contraception, et ce en garantissant anonymat et gratuité.

Troisième facteur : la disparition des maladies vénériennes dangereuses comme la syphilis, la possibilité de guérir très facilement du gonocoque, la méconnaissance du chlamydiae, l’absence du redoutable HIV.

Je ne parlerai pas de la disparition des tabous consécutive à la pensée libertaire de Mai 68. Les étudiants en médecine, les médecins, étaient extrêmement conservateurs et l’esprit de Mai 68 était fort absent de nos hôpitaux. Non, si les étudiants comme certains médecins,  étaient des adeptes d’une sexualité libre, c’était par tradition!

Aussi, quand je vis la série Grey’s Anatomy, je fus déconcertée : mes explications sur les causes de notre liberté de moeurs ne tenaient pas. La série est un décalque presque parfait de notre vie d’étudiants ! Or cette série se passe dans un pays pudibond, le Sida est désormais une menace mais la vie sexuelle des étudiants de Seattle ressemble à s’y méprendre à la nôtre ! Chacun couche avec chacune, le prof avec son assistante, l’étudiante avec son enseignant, les germes se transmettent d’un corps à l’autre à tel point que la découverte d’une siphylis chez une infirmière déclenche une enquête épidémiologique qui va concerner….quasiment tout le personnel hospîtalier!

Il faut se rendre à l’évidence, si les médecins ont une sexualité intense, c’est pour une raison intemporelle : l’assouvissement de pulsons sexuelles est anxiolytique et euphorisant.

Face à la maladie, à la souffrance, à la mort, l’esprit humain cherche des issues : faire l’amour de façon frénétique, comme on peut le constater dans tous les épisodes de Grey’s Anatomy, est un puissant remède à l’angoisse.

Les bonobos désamorcent leurs conflits par une activité sexuelle de tous les instants. Nous, nous apaisions  nos terreurs psychiques à la façon des bonobos. C’est pourquoi, de 1950 à nos jours, quelles que soient les moeurs de nos contemporains, quelles que soient les dangers infectieux, la sexualité du personnel soignant est la même.

Il ne s’agit pas toujours d’actes à proprement parler sexuels mais des équivalents : raconter des blagues salaces, décorer les murs du réfectoire de verges en érection, chanter des chansons paillardes

Selon le Docteur Pelloux, il y aurait un harcèlement sexuel à l’hôpital dont l’importance est minorée. Je ne suis pas d’accord avec mon confrère et suis en total accord avec la dernière réponse de son site mais, peut-être, ai-je été victime d’aveuglement ?

Je fouille ma mémoire et je n’ai aucun souvenir de harcèlement sexuel sur mon lieu de travail, ni d’incitation à la débauche !

Les couples qui s’étaient formés en début d’études restaient monogames bien que l’ambiance soit festive lors des repas pris en commun en salle de garde et, surtout,  lors des grandes fêtes organisées par les laboratoires pharmaceutiques qui nous comblaient de gâteaux venant des plus grands pâtissiers, de champagne….et de films pornos !

J’ai connu des infirmières qui étaient les maîtresses attitrées de chefs de service : cela ne passait pas inaperçu car un patron préférait emmener sa maîtresse plutôt que sa femme lors d’un congrès aux Caraïbes ou dans d’autres destinations paradisiaques.

Oui, j’ai suscité des regards appuyés : un jour que je surveillais les monitorings cardiaques des opérés du coeur, l’interne est venu faire sa ronde. Il s’est tenu derrière moi, comme pour regarder les écrans des moniteurs mais j’ai vite observé qu’il préférait jeter un oeil dans mon décolleté. Je portais ma blouse d’infirmière sans rien dessous. J ‘en ai conclu que si je ne voulais pas que cela se reproduise, il suffisait que je porte un solide  » coeur croisé », sorte de bunker à l’épreuve du regard qui tue. Je n’ai pas considéré mon supérieur comme un voyeur et je me suis amusée de cette séduction sans conséquence. Pour qu’il cesse de se rincer l’oeil, je me suis juste levée de ma chaise en prétextant une perf à remplacer et je n’ai pas songé au harcèlement un seul instant !

Le seul souvenir que j’ai d’une perversion est le cas d’un chirurgien âgé qui demandait à chaque étudiante qui l’assistait lors d’une opération de lui passer, sous la table de chirurgie, un urinoir, de lui ouvrir la braguette et de lui glisser le pénis dans le pistolet pour qu’il puisse uriner sans arrêter l’intervention.

Je l’ai jugé comme un vieux grigou mais, à la réflexion, je me dis qu’il avait, peut-être, une énorme prostate qui lui commandait des mictions fréquentes et je ne vois pas par quel systême il pouvait se soulager. Il ne pouvait pas se sonder et s’installer une poche urinaire avant chaque intervention ! Et les couches Confiance n’avaient pas encore été inventées ! Je lui laisse le bénéfice du doute …

Mon prochain billet de mercredi sera consacré à la salle de garde,  lieu d’un savoir vivre particulier, de codes qui doivent avoir disparu : la salle de garde, repaire de toutes nos paillardises

Les gueules cassées ou le vouloir-vivre

Tout un étage de l’hôpital Foch était réservé au service de chirurgie maxillo faciale.

On y recevait et soignait pendant de longues années des rescapés du suicide par arme à feu. Ce que l’on oublie, lorsque l’on met le canon de son fusil sous son menton, c’est qu’avec le recul la balle ne vous tue pas mais vous arrache la moitié du visage.

Il y avait donc, hospitalisés, des patients à tous les stades de la réparation facilale.

J’ai prodigué mes soins d’infirmière de nuit à un patient qui était au tout début de sa reconstruction : il avait des yeux, mais plus de nez, plus de menton, plus de lèvres. Un vague orifice buccal ne lui permettait pas de s’alimenter.

Il était nourri par sonde gastrique et respirait par la trachée. Je m’occupais de sa trachéotomie. Je désobstruais très régulièrement la canule de trachéo de tous les crachats qui asphyxiaient ce patient.

Les autres patients étaient, en partie, déjà tirés d’affaire.

 Ils n’avaient plus de menton ni de nez et, surtout, ils portaient une grosse bosse de chair entre le front et la lèvre supérieure. C’est cette bosse qui serait travaillée chirurgicalement pour refaire un nez.

 On surnommait ces hommes  « Elephant Man ».

 Ils avaient l’interdiction formelle de sortir de l’étage, de prendre l’ascenseur des visiteurs afin de ne pas créer un effet de panique!

Ils étaient confinés à l’hopital, nourris par l’Etat, pris en charge par des chirurgiens aux mains expertes, interdits de visite des membres de leurs familles.

Ils se refaisaient une vie nouvelle, copinaient avec des ex suicidés comme eux, remontaient le moral des nouveaux venus et recevaient des cartes postales des vétérans qui avaient refait leur vie hors les murs de l’hôpital.

L’ambiance était à la rigolade : il y avait fête chaque soir avec musique et alcool. Jamais je n’ai croisé de patients aussi heureux de vivre !

Ils avaient voulu en finir avec la vie et ils en avaient fini avec les ennuis familiaux, les soucis professionnels, les responsabilités écrasantes…tout en gardant la vie sauve !

C’était comme s’ils avaient effacé les tourments du passé à jamais.

Parmi les « Elephant Man « , il y avait  un rebelle : je le croisais souvent dans l’ascenseur !

Il connaissait tous les coins et recoins de l’hopital. Il faisait des bringues d’enfer, le soir, dans sa chambre,  et redonnait le moral à tous les éclopés.

Un jour, ce fut l’esclandre dans le service des insuffisants rénaux en dialyse. Une femme hospitalisée était enceinte ! Quel visiteur nocturne pouvait être le fautif ? Elephant Man ne fit aucune difficulté pour avouer qu’il était bien le responsable …avec le consentement de Madame la dialysée  !

La vie reprenait ses droits…

Le vouloir-mourir

 Comme infirmière en psychiatrie, j’ai fait la rencontre de suicidaires.

Je ne me suis pas sentie vraiment interpelée par les grands dépressifs. Oui, je les écoutais tout en leur distribuant leur ration d’antidépresseurs, mais mon écoute était vague, mon attention flottante

La rencontre avec Marc, onze ans, fut un choc.

Marc avait tenté de se pendre : il avait eu la vie sauve de justesse et ses parents avaient accepté qu’il soit hospitalisé dans le service où je travaillais. Marc était issu d’une famille riche et je crois me souvenir qu’il avait été élevé par des gouvernantes, mais ce sont peut-être des souvenirs reconstruits afin de donner une piste étiologique à ce désir de non vie, celle de la carence affective…

Je discutai avec lui et il me confia qu’il attendait impatiemment le jour de sa sortie… pour se pendre à nouveau et cette fois ci avec plus de réussite et en finir avec cette existence qui ne l’interessait pas du tout, mais vraiment pas du tout

Je lui parlai couchers de soleil, musique : se pouvait-il que les merveilles de la nature et du génie humain ne l’interessent point ?

Non, rien ne suscitait le moindre intérêt chez Marc qui ne voyait absolument aucune raison de poursuivre son chemin sur cette terre.

A chaque proposition, il me répondait « bof, aucun intérêt ».

Marc était comme deshabité de l’envie de vivre : il n’avait aucun appétit pour l’existence malgré les soins médicaux et psychiatriques prodigués. Je ne dirais pas que Marc n’avait plus aucun désir : il lui restait un désir, un seul, un désir très profond : celui de mourir.

Pourquoi veut-on mourir à 11 ans ? Je n’ai pas de réponse à cette question. Puisqu’il n’avait connu aucun traumatisme psychique majeur, d’où lui venait son désintérêt pour le présent et son attirance pour le néant ?

Pourquoi un enfant veut-il mourir ?

Sa détermination était grande à vouloir réussir son suicide : ses arguments étaient imparables : je n’avais aucune prise sur lui pour le faire changer d’avis. Je ne connais pas la suite de l’histoire, peut-être a-t-on trouvé la recette pour lui donner le goût de poursuivre sa route en notre compagnie ?

Des ratés du suicide, heureux de vivre, j’en ai rencontré plein…. dans le service de chirurgie maxillo faciale de l’hôpital Foch où je pus être affectée en tant que « faisant fonction  » d’infirmière dès que je passai en quatrième année : l’année qui donnait droit à l’équivalence du diplôme d’infirmière (dans les années Giscard, on manquait de personnel et les étudiants  en médecine pouvaient prétendre occuper des postes vacants d’infirmiers, ce n’est plus vrai depuis longtemps).

Je vais donc vous narrer la période la plus joyeuse, la plus fabuleuse, que j’ai vécue comme infirmière de nuit, en soignant de joyeux drilles, des accros au sexe et à la fête : les rescapés de suicide par armes à feu ! Gueules fracassées, mais pêche d’enfer !

Novice et novatrice en psychiatrie

Je devais m’occuper de patients de tous les âges dans cette clinique psychiatrique.

Il y avait un groupe de jeunes patients qui m’attendaient, le soir, pour mettre un disque de rock et m’apprendre à danser.

Je n’ai jamais su quelle était leur pathologie : dépression ? mais danse -t-on sur John Lee Hooker quand on broie du noir? Toxicomanie ? Non, ils ne m’ont jamais demandé de médocs . Psychose ? S’il y avait schizophrénie, je n’en avais reconnu aucun des symptomes.

Bref, j’ai dansé de nombreux soirs. Sympa le boulot, non ? Une fin d’après midi, j’ai eu l’idée de conduire Marcel, Paul et Jean à l’hopital Foch où se passait une petite fête entre étudiants.

Nous voila partis dans ma deux chevaux.

Nous sommes reçus dans la salle de garde où le Coca coule à flot.

Marcel fait la conversation avec un étudiant qui lui demande

« Mais tu viens de quel hopital ?

De le clinique Machin, répond tranquillement Marcel.

T’es déjà interne en psychiatrie ?

Mais non ! J’ suis pas l’médecin, j’suis l’barjot !

Sans le savoir, je venais de pratiquer ce qu’on appelle l’antipsychiatrie. J’avais sorti les malades hors les murs de l’asile et les avais mêlés aux personnes dites « mentalement saines ».

Ce n’est que des années plus tard que j’ai entendu parler de l’antipsychiatrie

Je me suis fait réprimander vertement quand j’ai raccompagné mes malades dans leur centre de cure. J’avais pris sur mon temps libre pour « fraterniser ». Ce n’était pas l’attitude adéquate d’un personnel soignant en psychiatrie et je le reconnais volontiers

J’ai toujours adoré provoquer des rencontres impensables . Celle ci s’est fort bien passée. Il n’en fut pas de même lorsque j’organisais, pour fêter mes vingt ans, une immense « surboum » dans laquelle j’invitais des élèves de la fac de Médecine et ceux de la fac de lettres dans laquelle étudiait ma soeur.

La rencontre des deux milieux étudiants, l’un conservateur, l’autre progressiste, fut …explosive ! On en vint aux mains ! C’était Assas contre Nanterre!

On se demande, parfois, où sont les fous :à l’asile ou parmi nous?

Infirmière en psychiatrie,mes premiers pas de novice

Mon métier d’infirmière, j’ai commencé à l’exercer en clinique psychiatrique. C’était la seule spécialité qui autorisait l’emploi de « faisant fonction » d’infirmière à des étudiants de Médecine troisième année, c’est à dire en première année d’études à l’hôpital.

J’avais demandé à l’infirmière en chef l’autorisation d’apprendre à

            faire des prises de sang

            faire des injections en intra musculaire

C’est avec ce maigre bagage que je me fis embaucher comme infirmière psychiatrique dans une clinique des environs de l’hopital Foch.

Ma première mission fut de délivrer par perfusion intraveineuse un puissant cocktail anxiolytique et/ou antidépresseur et/ ou antipsychotique à un résident. Je lui ai branché la perfusion par une grosse aiguille plantée au pli du coude, en lui fixant une attelle pour qu’il ne plie pas le bras pendant toute l’heure que devait durer le goutte à goutte. J’étais bien incapable de brancher la perf à une petite veine du poignet !

Ma seconde mission fut de préparer suffisamment de seringues remplies d’insuline pour provoquer un coma insulinique , méthode de traitement des dépressions psychotiques très en vogue dans les années 70.

Que je vous explique : le malade est plongé dans un coma insulinique déclenché par nos injections et puis il est réveillé par une perfusion de sérum glucosé. A son réveil, il voit un psy compatissant à son chevet. Le malade est alors censé renaître  auprès d’une bonne mère et entamer un chemin vers la guérison de son mal de vivre.

J’ai donc commencé à préparer mes seringues. Seulement, l’insuline ça mousse dans les seringues en verre de l’époque et je ne savais pas qu’il fallait tapoter sur le haut de la seringue pour faire disparaître la mousse !

Résultat : j’ai aligné … 24 seringues remplies d’un mélange plutôt mousseux que j’ai injecté dans le quart supérieur de la fesse du malheureux patient !

Si j’étais fort novice dans l’art du soin physique, je me suis retrouvée très novatrice dans l’art du soin psychique….ce que je vous raconterai dans mon prochain billet. En attendant la modernité, jetez donc un coup d’oeil :

                 à la camisole de force que nous étions souvent contraints d’utiliser en cas d’inefficacité de nos neuroleptiques dans des cas d’agitation extrême où le patient risquait de mettre en danger et sa vie et celle des autres.

                 à une visualisation d’une séance de sismothérapie ou électrochoc, thérapie que j’ai pratiquée sous l’injonction du psychiatre en chef, dans des indications qui me paraissaient autant variées que  mystérieuses.  Je précise que ces séances se faisaient  sans anesthésie préalable et sans utilisation de curare, contrairement aux recommandations actuelles.

L’humiliation des hommes…aussi

Il ne faut pas croire que, dans les grands services hospitaliers, seules les femmes étaient rabaissées, non, tous les patients ou presque, l’étaient.

D’abord, notre patron, le chef de service qui nous servait d’enseignant, nous avait mis en garde :nous ne devions utiliser face à nos patients que des termes techniques. J’avais eu le malheur de prononcer « douleur de ventre », j’ai été immédiatement corrigée : je devais dire « douleur abdominale » afin de montrer dans quel camp je me situais : dans le camp des savants !

Ensuite, il nous était autorisé de palper des abdomens, des testicules, des prostates par un toucher rectal mais interdit de prendre la main d’un patient anxieux face à un examen douloureux, par exemple. La manipulation des corps nous était recommandée à la condition expresse que nous ne fassions montre d’aucune compassion. La compassion était réservée aux infirmières. Le consentement du malade à nos explorations manuelles ou instrumentales , à l’exposé de l’intimité physique, psychologique, familiale du dit patient, nous paraissait aller de soi : nous ne le sollicitions jamais! 

La matinée était consacrée à la visite. Toute l’équipe passait de chambre en chambre selon un rituel immuable.

Le grand patron (ou mandarin) ouvrait la marche. Tous ses assistants (mâles,bien sûr) portaient le noeud papillon, accessoire indispensable qu’ils nouaient à la hâte dès l’arrivée du grand chef.

Suivait l’infirmière en chef reconnaissable à sa coiffe qui ressemblait à celle d’une nonne.

Nous fermions la marche, nous les apprentis, en poussant le chariot où se trouvaient les dossiers, les examens complémentaires, biologiques et radiologiques.

Le patron toquait à la porte d’une chambre à deux lits et on entrait, par ordre hiérarchique, à dix ou douze.

Un jour, ce fut la présentation d’un cas d’hémorroïdes externes.

Le patron somma le patient, un pilote de ligne, de se mettre en position genu pectorale afin de montrer aux praticiens et aux apprentis ce qu’était un bouquet hémorroïdaire.

Le malheureux patient lacha un vent.

Toute l’équipe fit semblant de rien et discuta doctement de l’origine des hémorroïdes, de leur traitement médical ou chirurgical.

Pendant ce temps, le patient était toujours les fesses à l’air, la tête sur l’oreiller.

La discussion prit fin, l’équipe médicale sortit de la chambre pour passer à la suivante. J’étais la dernière .je me suis retournée : le pilote s’était recouché à plat dos et … il pleurait de honte.

Je me suis dit  » c’est à cette engeance que je vais ressembler? » Jamais!

Je me mis en grêve : je boudai les réunions, je refusai d’assister aux opérations, j’écrivis en rouge sur les dossiers des patients.

Et puis, je pris la décision de me porter volontaire pour être infirmière la nuit. Je voulais me sentir proche des patients en souffrance, pouvoir leur éponger le front, leur tenir la main.

Pendant tout le temps que dura mes études, je fus infirmière puis sage femme et je vécus de grands moments d’humanité que je n’aurais peut-être jamais connus si je m’étais contentée de faire mes stages et mes gardes obligatoires aux urgences.

C’est à l’hopital Foch, à Suresnes, que j’ai commencé (et poursuivi)mon apprentissage de médecin. Le vent de Mai 68 n’avait pas soufflé sur cet hôpital . Tout est différent maintenant : l’arrogance des médecins s’est considérablement atténuée. On a plus de considération pour le malade et les visites à 12 par chambre ne se pratiquent plus.  Il reste, par ci par là, des foyers de pouvoir extrême mais ce n’est rien en comparaison avec ce que j’ai connu dans les années 70.

Femmes humiliées

Lorsque je pus demander un stage en gynécologie, c’était en quatrième année.  Je choisis un hôpital  pas trop loin de mon domicile.

Le chef de service, pourtant assez jeune, était incroyablement borné et réactionnaire. Pensez : il était contre l’usage de l’échographie dans l’aide au diagnostic des pathologies gynécologiques!

Mais ce n’est pas cette frileuse attache à la médecine de papa qui m’a révulsée, c’était son comportement envers les patientes qui venaient lui demander de l’aide.

Mon patron était un farouche adversaire de la légalisation de l’avortement (qui n’était pas encore au programme législatif)

Un jour, une femme de quarante ans est venue, accompagnée par son mari, le supplier d’intervenir : elle se retrouvait enceinte et ne souhaitait pas cet enfant.

Elle s’est jetée à ses pieds, elle s’est prosternée : il a été inflexible et lui a donné des leçons de morale.

 J’étais abasourdie, décontenancée. Je comprenais l’angoisse de cette femme : elle allait mettre au monde un enfant non désiré et avec le risque qu’il soit trisomique !

Mais, je n’étais pas au bout de mon indignation.

Un jour, une patiente est venue en consultation : elle présentait une éruption de boutons sur tout le corps:le diagnostic de rubéole était évident or cette femme était enceinte de deux mois

La rubéole congénitale est une affection gravissime : elle laisse des séquelles cérébrales importantes avec  handicap mental à la clef.

Nous avons pris en charge cette patiente pour une interruption médicale de grossesse.

La patiente a bénéficié d’un curetage sous anesthésie. Cétait moi qui servait d’assistante. Le patron était hors de lui. Tout le temps de l’intervention, il a crié » salope, regarde ce que tu me fais faire ! »

J’étais comme anéantie : il engueulait la patiente endormie parce son cas médical l’obligeait à réaliser une interruption de grossesse!

Je me suis dit qu’il fallait mettre un terme à ces comportements indignes. La solution ? Militer pour la légalisation de l’IVG bien sûr, mais aussi chasser ces vieux machos réactionnaires de leurs postes de commandement. Pour cela, il fallait convaincre des étudiants et des étudiantes à l’esprit moins borné de faire des études de gynécologie. Et comme,il fallait bien commencer par quelqu’un, je me suis vite convaincue que ma place était dans ce secteur.

Je me suis juré de n’humilier aucune de mes patientes, de ne jamais leur faire vivre honte et désarroi.

L’humiliation des patients était chose courante, il y a quarante ans

Des hommes, aussi, j’en ai vu pleurer …

La cause des femmes

Je n’étais pas une féministe bien qu’ayant vécu mon adolescence sous l’esprit de Mai 68.

Je ne faisais pas de politique, je n’avais aucun engagement autre que celui de passer mon concours.

Je l’ai réussi, non parce j’étais intelligente, mais parce que j’avais une formidable force de travail , que je ne savais rien faire d’autre que d’apprendre par coeur et que j’adorais ce que j’apprenais.

J’ai été reçue parce que j’ai su résoudre un problème mathématique de satellisation en orbite basse : sacré problème qui allait me servir pour la suite de ma carrière ! Tous mes amis qui avaient l’âme humaniste, qui étaient secouristes, par exemple, ont été éliminés par des équations, des formules chimiques alambiquées, des histoires compliquées d’embryogénèse. Ils auraient pourtant  fait d’excellents médecins !

J’ai été reçue major de ma promo par un sacré coup de chance : je n’y connaissais pas grand chose en physique nucléaire : à toutes questions du QCM, j’ai coché les bonnes cases ! C’est par le plus pur des hasards, comme celui de gagner au loto, que j’ai obtenu la note de 19 /20.

Le destin voulait que je sois médecin. J’ai adoré mes deux premières années d’études.

Je maitrisais la biochimie, l’anatomie. La synthèse de l’hémoglobine, la fabrication de la progestérone, les mitoses, les méïoses, n’avaient aucun secret pour moi.  J’étais aux anges !

J’ai déchanté en troisième année : l’année de la Médecine.

La Médecine n’est pas une science exacte. C’est une discipline qui s’apparente à la grammaire et je détestais la grammaire, j’ai vite détesté la médecine.

Vous connaissez la grammaire : des énoncés logiques et une suite d’exceptions. On écrit un sou, des sous, un pou, des poux. Pourquoi le mot pou prend un x au pluriel ? : mystère.

Et bien la médecine c’est pareil : une suite de symptômes logiques pour faire le diagnostic de la maladie et puis des exceptions, des symptômes qui n’ont plus rien à voir avec une quelconque logique et qu’il faut apprendre sans réfléchir.

J’avais perdu mon paradis.

J’allais connaitre l’enfer dans les stages à l’hôpital où il a fallu me confronter à l’injustice, à l’impuissance et à la mort.

Mon premier patient avait 25 ans : il lisait des romans photos. Son voisin le moquait de son romantisme mais l’autre tenait bon : oui, il voulait aimer, se marier et avoir des enfants. Moi, je savais qu’il ne réaliserait jamais ses rêves : sa tumeur vertébrale n’était pas d’origine tuberculeuse mais cancéreuse : une métastase d’un cancer du rein. Impardonnable . Je me suis désolée : c’était le plus sympa, celui qui aurait fait un bon mari, un bon père, qui allait quitter cette  terre en premier!

Un soir de garde, j’ai vu passer un brancard qui portait une jeune femme couleur jaune citron.  On l’amenait en réa : j’ai compris qu’il s’agissait d’une patiente atteinte d’une septicémie à perfringens .Une infection mortelle consécutive à un avortement provoqué.

Je savais que la Médecine ne sauverait pas cette femme mais j’ai eu conscience, brutalement, que la politique aurait pu la sauver.

Si nous luttions pour faire passer le droit à l’IVG, il n’y aurait plus de septicémie mortelle.

C’est alors que j’ai repris espoir : la lutte pour le droit des femmes à vivre dans la dignité était une cause noble, humanitaire, qui sauverait des vies tout autant, sinon plus, que de lutter contre un cancer métastasé.

J’ai commencé à lire des livres écrits par des féministes et puis, quelques années plus tard, j’ai milité activement, d’autant plus activement que mes collègues masculins étaient d’affreux conservateurs.

L’humiliation des femmes, je l’ai rencontrée lors de mon premier stage en gynécologie. Je vous en parlerai en détail dans mon prochain billet.  Je me suis dit « plus jamais ça »!

être ou ne pas être…médecin

Comment devient-on médecin ?

Ce ne fut pas par vocation, dans mon cas, mais par une série de circonstances déclenchantes.

D’abord, j’étais très bonne élève, immature certes, mais avec une mémoire d’éléphant.

Ensuite, ma mère, qui n’avait pu être sage femme, avait une ambition démesurée pour sa fille aînée.

J’ai bien souhaité, à 16 ans, être infirmière : rejeté : métier d’esclave, s’est écrié mon grand père dont la tante avait été infirmière durant la grande guerre.

Alors, j’ai proposé « médecin » : ma meilleure amie voulait faire Médecine, elle m’encouragerait.  J’étais si timide et peureuse que j’avais besoin d’un amical soutien pour m’engager dans des études longues et difficiles. Mes parents ont été enthousiasmés et l’ont crié bien fort. Comment refuser de leur faire tant plaisir?

C’est en me rendant à la fac des St Pères pour l’inscription que j’ai vu cette annonce : « études d’orthophonie : 5 ans : inscription de suite ». J’ai eu une intense envie de m’inscrire à ce cursus. Mon rêve de petite fille était de me marier, d’avoir des enfants et de ne travailler qu’à mi temps pour me consacrer à une vie de famille. Hélas, quand j’ai fait part de mon possible revirement, ma mère a poussé des hauts cris. Non, sa fille était trop intelligente pour se contenter d’un métier aussi peu prestigieux ! Alors, j’ai refoulé mes vrais désirs et j’ai exécuté ceux de ma mère.

Cela ne fait que deux ans que je ne regrette plus d’avoir, par peur du désamour de mes parents, renoncé à mes projets. J’ai une patiente orthophoniste avec laquelle je discute « à coeur ouvert » Elle m’a avoué faire un « burn out ». Les enfants l’épuisent tant ils sont devenus incontrôlables.  Elle s’est caramélisée ! Je me suis dit « et, si moi aussi, j’en étais arrivée à être dégoûtée de mon métier d’orthophoniste au bout de 40 ans d’exercice ? « C’est à ce moment là,  mais à ce moment là seulement, que j’ai cessé de m’en vouloir et d’en vouloir à ma mère d’avoir choisi mon métier à ma place.

Je me suis arrangée de ce métier que je n’avais pas vraiment voulu, comme certaines de mes patientes se sont arrangées d’un mari qu’elles n’avaient  pas vraiment choisi.

A bien réfléchir,  je suis à ma place car j’ai opté pour la gynécologie : j’aide les femmes à avoir des enfants, mon cabinet est plein de vie : les bouilles des nouveaux nés sont affichées sur les murs : les patientes, en âge d’être grands mères, sont ravies de toutes ces photos. Les adolescentes se retrouvent. C’est très gai  : je pratique un métier où la joie l’emporte sur la souffrance : je n’aurais pas supporté qu’il en fût autrement.