L’acupuncture en gynécologie-obstétrique

L’acupuncture est désormais entrée dans nos maternités pour favoriser un accouchement plus rapide et moins douloureux.

Une de mes patientes, qui avait eu une mauvaise expérience de son premier accouchement, long et pénible, et qui s’était terminé en césarienne, a souhaité une prise en charge différente et l’acupuncture lui a permis un travail rapide et un accouchement par les voies naturelles qui lui laissent un excellent souvenir.

Lors de mes études d’obstétrique, j’ai appris à effectuer une version par manoeuvre externe afin de retourner un foetus positionné en siège dans l’utérus de sa mère pour le placer la tête en bas. En effet, il est préférable qu’une parturiente accouche par les voies naturelles. Nous n’effectuons (presque) plus d’accouchement par le siège chez les primipares car c’est un accouchement à risque et nous proposons une césarienne lorsque le foetus ne s’est pas retourné spontanément ou après version.

Cette manoeuvre s’effectue après les sept mois et demi de grossesse : pas trop tôt pour laisser au foetus le temps de se mettre spontanément en position céphalique, pas trop tard sinon le foetus est trop gros et la version n’est plus possible.

Cette version peut être dangereuse, même effectuée avec la plus grande douceur : si le cordon s’arrache, c’est l’arrêt immédiat du coeur du foetus !

L’acupuncture a remplacé la version. Lorsque le foetus est toujours en siège passé sept mois, on pratique des séances d’acupuncture et …cela marche, le foetus se place tête en bas !

L’acupuncture peut rendre de grands services dans toute une série de pathologies gynécologiques ou autres mais le problème actuel est le manque de spécialistes.

De nombreux acupuncteurs, médecins généralistes qui se sont formés à l’acupuncture, sont partis à la retraite et n’ont pas été remplacés.

Il existe aussi une pénurie d’homéopathes dans ma région. Ces médecins généralistes qui consacrent parfois une heure de temps de consultation à leurs patients ont décidé de pratiquer leur art en secteur III, c’est-à-dire hors convention avec la Sécurité Sociale. Les malades qui viennent les voir ne sont pas du tout remboursés de leurs consultations mais ce n’empêche en rien l’affluence dans leurs cabinets et beaucoup ne prennent plus aucun nouveau client, ce qui me chagrine bien.

Cela me conduit à penser qu’en prenant une heure à écouter les doléances et toutes les doléances d’un patient, la guérison est déjà amorcée. Voila peut-être le succès de l’homéopathie et des homéopathes.

Indispensable ostéopathie

L’ostéopathie est une pratique de soins qui m’est indispensable dans la résolution de certaines souffrances.

La pathologie principale pour laquelle l’ostéopathie est primordiale est la névralgie pudendale.

La névralgie pudendale de la femme âgée :

Il s’agit d’une affection handicapante et très douloureuse qui ne cède qu’à des anti épileptiques genre RIVOTRIL ou LYRICA. qui ont une action bienfaisante sur les neuropathies … mais aussi pas mal d’effets secondaires, notamment de la somnolence et des pertes de mémoire !

Pour faire simple, la névralgie pudendale est une douleur nerveuse liée à la compression du nerf pudendal dans le petit bassin, compression liée à de l’arthrose et aux gangues scléreuses qui se forment lors de la sécheresse tissulaire post ménopausique.

Beaucoup de patientes ne souffrent pas de leur ménopause et ne viennent pas consulter. Elles ne bénéficient pas d’un traitement local estrogénique car elles ne ressentent pas de gêne vaginale jusqu’au jour où la sécheresse se manifeste par d’intenses douleurs vulvaires, surtout en position assise, surtout en fin de journée, douleurs qui ne se calment qu’après quelques heures en position couchée.

Ces douleurs, sous forme de brûlures, quasi permanentes dès la fin d’après-midi jusqu’au coucher, peuvent entraîner une dépression qui accentue le phénomène douloureux et surtout, ces douleurs égarent le généraliste qui pense à infection mycosique et prescrit des pommades toutes aussi inefficaces les unes que les autres, ce qui accroît le désespoir de la malade.

Le traitement médical est une association de différentes médications : Rivotril 3 à 5 gouttes le soir ( à moduler en fonction des effets secondaires) Laroxyl   8 à 10 gouttes le matin pour atténuer la composante dépressive qui aggrave la douleur( là aussi à moduler selon la tolérance) et oestrogénothéraphie intensive : Livial lorsqu’il n’y a aucune contre-indication vasculaire pendant juste 1 mois puis on poursuit le traitement de la sécheresse tissulaire par des applications vaginales de crème aux estrogènes. Les soins de mésothérapie et/ ou d’ostéopathie sont interessants pour diminuer la névralgie et tenter de ne pas utiliser le Rivotril et le Largactil.

J’ai soigné et guéri plusieurs patientes de cette affection invalidante : ma patiente la plus âgée avait 96 ans !

Conclusion : Mesdames, ne cessez pas votre traitement hormonal qu’il soit général ou local avant au moins 80 ans car aucune de mes patientes sous traitement de la ménopause (que ce soit un traitement hormonal classique, la DHEA, le Livial, les ovules et crèmes oestrogéniques) ne s’est plainte de névralgie pudendale.

La névralgie pudendale de la personne jeune :

Il s’agit du même point de départ : la compression du nerf pudendal mais la cause de la compression n’est pas l’arthrose (quoique !) ni la sécheresse tissulaire mais un traumatisme physique du nerf lors d’une activité sportive intense (randonnée, vélo, jardinage) et la symptomatologie est un peu différente de la névralgie de la femme âgée car les douleurs ne sont pas constantes mais surviennent par crises de quelques heures à plusieurs jours d’affilé.

Il existe des périodes de répit qui n’existent pas chez la personne âgée.

Les périodes de rémission sont tellement longues que le diagnostic de névralgie pudendale se fait lorsque les périodes de silence algique sont de moins en moins espacées. En reprenant le dossier d’une patiente de 45 ans qui souffre de façon certaine de cette affection ( elle a subi une électromyographie dans un centre de référence ) , je me suis aperçu que je l’avais traitée épisodiquement des années auparavant, pour des algies pelviennes que j’avais diagnostiqué « cystite à urines claires « : il s’agissait, en fait,  de brûlures vésicales en relation avec sa pathologie névralgique.

C’est une pathologie déconcertante car elle se manifeste sous forme de brûlures (et parfois de démangeaisons) qui apparaissent brusquement au niveau de

la vulve et/ou du vagin et/ ou de la vessie

entrainant des erreurs de diagnostic avec vulvite, vaginite, cystite.

Les examens complémentaires sont négatifs y compris scanner, échographie et IRM.

Il faut y penser quand une patiente se plaint de brûlures

déclenchées à l’activité sportive (vélo++) ou aux rapports sexuels

qui diminuent en position allongée ou sur le siège des toilettes mais s’aggravent en position assise

On retrouve, au toucher vaginal, des points très douloureux à la pression du bassin alors qu’il n’y a aucune signe d’infection, ni aucune rougeur.

La durée des épisodes douloureux va de quelques heures à plusieurs jours de suite.

Le diagnostic de certitude peut être réalisé grace à un dépistage très douloureux qui se nomme électromyographie. J’ai réussi à trouver, dans ma région, un très bon chirurgien gynécologue qui sait diagnostiquer la névralgie pudendale sans utiliser cet examen barbare et c’est désormais vers lui que je dirige toutes mes patientes pour un diagnostic de certitude.

Les remèdes que tous les spécialistes proposent sont les fameux anti-épileptiques, des anti dépresseurs à dose filée mais surtout des soins ostéopathiques.

Il faut, bien sûr, connaitre un bon ostéopathe familiarisé avec cette affection

La mésothérapie a été très efficace chez une de mes patientes et l’a soulagée en deux jours. Quand elle est venue me consulter, après trois séances de mésothérapie, il n’y avait plus aucune douleur au toucher vaginal alors que les symptomes dont elle avait souffert évoquaient bien une névralgie pudendale. Ma patiente avait interrompu depuis deux ans son traitement oestrogénique vaginal.

Il existe quelques rares cas d’indication chirurgicale de décompression du nerf pudendal mais aucune de mes patientes n’a eu besoin de recourir à ce geste du dernier recours. Bien évidemment, l’ostéopathie soulage mais ne guérit pas définitivement. Cependant, lorsque vous avez établi le diagnostic de certitude , que vous avez donné toutes les explications nécessaires à votre patiente, que vous lui avez proposé des solutions thérapeutiques qui la soulagent, elle va beaucoup mieux et apprend à vivre avec son handicap: fini le sport intensif, utilisation d’un siège adapté, repos en position allongée dès que la douleur survient, consultations « à la demande » chez le mésothérapeute et l’ostéopathe…

Les compléments alimentaires

 

Sous cette rubrique, on classe tout ce qui n’est pas un médicament : à savoir tout ce qui n’a nul besoin de faire les preuves de son efficacité, de sa tolérance en passant les obstacles des essais cliniques et de l’autorisation de la mise sur le marché. Ces obstacles sont si coûteux que les laboratoires pharmaceutiques (tenus par des financiers et non plus par des hommes de l’Art) préfèrent miser sur l’élaboration d’un substitut au traditionnel médicament, je veux parler du complément alimentaire.

Cela tombe bien, le médicament est en disgrâce. Mes patientes s’en méfient et, dans quelques années, on ne pourra plus dire que nous sommes les champions de la consommation médicamenteuse !

Parmi les compléments alimentaires il y a les vitamines, les oligo éléments, les produits à base de soja, de lin, de trèfle rouge.

Les visiteurs médicaux se bousculent dans mon cabinet pour me vanter les mérites de telle ou telle plante ou association de plantes.

Je croule sous les prospectus de telle ou telle potion

         pour faire pousser les cheveux

         pour booster la libido

         pour faire fondre la cellulite ou empêcher les fringales

        pour donner un sommeil réparateur

        pour faire disparaitre l’acné

        pour donner au foetus toutes ses chances d’avoir un cerveau bien developpé

Alors, je fais le tri selon le retour d’expérience de mes patientes qui ont spontanément consommé telle ou telle molécule et j’ai ainsi découvert quelques potions magiques.

LA LEVURE DE RIZ ROUGE

        C’est une de mes patientes, qui avait 3 grammes de cholestérol à toutes ses précédentes analyses, qui m’a bluffée en me présentant sa dernière analyse biologique : 1, 90 de cholestérol total, plus de triglycérides…Je lui ai demandé si elle avait, enfin, accepté de prendre le Tahor que son généraliste lui avait prescrit, mais non, elle avait choisi de prendre de la levure de riz rouge achetée chez son pharmacien.

 J’ai proposé cette alternative thérapeutique à des patientes qui ne souhaitaient pas prendre d’allopathie avec contrôle biologique dans les 3 mois et j’ai pu constater chez toutes mes patientes sous levure de riz rouge, une normalisation complète des paramètres lipidiques et ce sans les effets délétères des statines allopathiques ( crampes, arthralgies)

Bien sûr, cette phytothérapie a un coût : environ 15 euros par mois( 18 euros pour cette boîte d’Arterin de 90 gélules à la posologie de 2 avant chaque repas de midi). Je conseille toujours l’achat en pharmacie plutôt que sur Internet et je prescris la spécialité sur une ordonnance.

 L’ ACIDE FOLIQUE

Il est très interessant à prescrire chez toute femme qui souhaite avoir un bébé, et ce jusqu’aux trois mois du foetus. Il prévient les malformations du tube neural (spina bifida et anencéphalies) mais il aide à la conception et ça, ce n’est pas indiqué dans les bénéfices classiques.

C’est une propriété dont j’ai fait la découverte sur le terrain : mes patientes qui, après l’arrêt de leur pilule, prennent de l’acide folique ont plus de chances d’être enceintes plus rapidement que les femmes qui n’en prennent pas.

Et puis, le risque de fausse couche spontanée est moindre. Cela ne veut pas dire qu’une femme sans cette supplémentation ne sera pas enceinte, ni qu’une femme qui la prend évitera à coup sûr une fausse couche, mais il y a un plus que j’ai constaté depuis quinze ans que les autorités de santé nous recommandent cette stratégie préventive des anomalies du tube neural.

LES ACIDES GRAS ESSENTIELS

Ils ont une activité remarquable dans la sécheresse de la peau et des muqueuses. Ils sont bourrés d’omegas 3

J’ai découvert Elteans, une spécialité pharmaceutique proposée pour combattre la sécheresse cutanée et j’ai pu vérifier que c’est un très bon produit qui rend de grands services aux personnes qui ont la peau mais aussi les muqueuses vaginales très sèches, ce qui est inconfortable, pouvant entraîner des infections urinaires, des écoulements de sang, des brûlures.

Il existe des crèmes hormonales qui fonctionnent bien dans cette indication mais certaines de mes patientes n’ont pas l’autorisation d’utiliser les hormones même par voie locale et d’autres préfèrent utiliser un traitement per os.

Les crèmes vaginales non hormonales sont beaucoup moins efficaces que ces gélules d’acides gras….et coûtent bien plus cher !

Mais, grace à une de mes patientes, j’ai découvert le produit miracle pour assurer une lubrification vaginale excellente. Il s’agit d’un traitement bourrés d’omégas trois pour éviter le dégénérescence maculaire lièe à l’âge :il s’agit du produit nommé PRESERVISION. C’est un produit prescrit par les ophtalmologistes mais il a de remarquables propriétés …gynécologiques, que j’ai découvertes lors d’une consultation banale.

J’ai demandé à ma patiente si elle prenait un nouveau traitement car j’étais stupéfaite de la trophicité de son vagin alors qu’elle se plaignait d’une sécheresse dûment authentifiée l’année précédente. Elle a réfléchi un moment puis m’a parlé d’un traitement nouveau prescrit par son ophtalmo pour retarder les effets de sa DMLA.

Quand j’ai consulté mon Vidal, j’ai tout de suite compris que Préservision était de l’Elteans puissance 3, et comme il est au même prix que le produit dermatologique que j’avais l’habitude d’utiliser, et bien  j’ai changé mes habitudes de prescription et je prends bien soin d’expliquer à mes patientes pourquoi je leur propose un traitement d’amélioration de la vue pour soigner… leur vagin !

Il présente aussi l’avantage d’être un anti dépresseur naturel léger.

LE SELENIUM EN OLIGOSOL

C’est avec surprise que j’ai constaté l’efficacité d’une cure de deux ampoules de selenium en oligosol par jour pour faire disparaître les crampes nocturnes des personnes âgées.

 Il existe un traitement allopathique qui marche très bien, c’est l’HEXAQUINE mais ce médicament est en sursis et sera bientôt supprimé de notre pharmacopée. Je suis donc ravie d’avoir trouvé une alternative.

Je vous ai parlé de quelques compléments alimentaires qui me rendent de grands services dans ma pratique quotidienne, il en existe d’autres, ma liste n’est pas exhaustive.

Parmi les substances considérées comme des compléments alimentaires, se trouve la DHEA , molécule appréciée des uns, honnie par les autres et dont j’ai une petite expérience de prescription dont je vous parlerai dans mon prochain billet.

 

Le patient a toujours raison

C’est en toute première année de stage hospitalier que j’ai compris qu’un patient a toujours raison

Monsieur X était hospitalisé pour douleur violente et permanente du mollet gauche. Qui dit douleur du mollet, dit possibilité de phlébite.

A notre époque le diagnostic de phlébite se fait grace au doppler veineux en 10 minutes et il faut une demi journée d’hospitalisation pour réaliser les examens complémentaires pour faire le diagnostic de la complication redoutable et redoutée d’une phlébite : l’embolie pulmonaire.

En 1972, nous n’avions qu’un examen physique soigneux pour faire le diagnostic.

C’est ainsi que chaque matin, avant la visite du patron, l’interne palpait soigneusement le mollet gauche de Monsieur X, le mesurait, le comparait au mollet droit. Puis, très consciencieux, l’interne cherchait une possible embolie pulmonaire en auscultant et le coeur et les poumons de Monsieur X. Celui ci s’écriait alors  » mais Docteur, ce n’est pas aux poumons que j’ai mal, c’est au mollet ! »

Pendant la visite du grand patron, un gradé refaisait les mêmes gestes : palpation soigneuse des deux mollets, auscultation du coeur et des poumons. Monsieur X s’écriait : « mais Professeur, ce n’est pas aux poumons que j’ai mal, mais au mollet ! »

Après quatre jours de palpations et d’auscultations infructueuses, l’interne a eu l’idée de pratiquer une biopsie du mollet : verdict : rhabdomyosarcome.

Quand on a annoncé le diagnostic au patient, Monsieur X, qui n’avait pas encore saisi la gravité de son mal, s’est écrié  » je vous l’avais bien dit Docteur que c’était le mollet ! »

Depuis cette histoire, je me fie toujours à ce que me disent mes patientes, même si ce qu’elles décrivent n’est pas dans les manuels.

Beaucoup de mes collègues font la sourde oreille dès qu’ils entendent des propos qui dérangent leur confort mental et assènent à leurs patientes un cinglant et définitif « ce n »est pas possible ! » Et bien si . La Médecine n’est pas une science exacte et comme nous avons chacun nos particularités, nos spécificités, notre idiosyncrasie, nous réagissons tous différemment à une même molécule.

La pilule Y donne satisfaction à 90 % de mes patientes mais lorsque l’une d’elles me parle d’intolérance à cette pilule, je lui change de molécule sans argumenter. Ma patiente sait mieux que moi ce qu’elle ressent !

Un jour, une patiente est arrivée en consultation pour une irritation vaginale. Je l’examine : rien, examen normal Je réalise un prélèvement bactériologique : stérile, confirmant la normalité de l’examen clinique. Mais, partant du principe qu’une patiente a toujours raison, je l’informe de la négativité des examens mais j’ajoute que si elle ressent les mêmes symptômes dans quelques jours, je la recevrai en urgence. Deux jours plus tard, elle se présentait à mon cabinet avec une infection herpétique flambante !

Elle avait ressenti l’incubation de l’infection virale et, en période d’incubation, tout semble normal, cependant elle avait bien une infection vaginale et vulvaire que j’ai pû soigner en quelques heures. Quand elle s’est plainte lors de la première consultation, je ne lui ai pas dit que  » c’était dans la tête » comme beaucoup de mes confrères osent encore dire, je l’ai cru sur paroles et l’avenir nous a donné raison.

Dans mon prochain billet, je vous expliquerai combien mes patients ont raison lorsqu’ils déclarent qu’un générique ce n’est pas la molécule princeps !

Ces malades qu’on abandonne

Certaines familles  abandonnent leurs proches trop gravement atteints.

Dans les années 70, ils restaient à l’hôpital et c’est là que je les ai rencontrés.

Juste après le concours de première année, mon amie et moi avons décidé d’être monitrices d’une colonie d’enfants handicapés, enfants qui vivaient à l’année dans un service de l’hôpital de Garches.

Nous sommes parties en Normandie

La directrice nous a dit que c’était le seul moment de bonheur de ces enfants. Le reste de l’année, ils étaient moins choyés faute de personnel suffisant. Ma petite protégée dont je devais m’occuper 24 heures sur 24, s’appelait Zohra. Elle était infirme motrice cérébrale. Son cerveau avait manqué d’oxygène à la naissance et seules certaines zones fonctionnaient. Zohra était aveugle, ne marchait pas, ne parlait pas et, tout au long de l’année, vivait attachée à une porte. Cela lui permettait de ramper de façon autonome

Zohra avait été laissée à l’Assistance Publique par sa famille.

Elle faisait de nombreuses crises d’épilepsie mais, dans ses moments de conscience, elle adorait et manger et écouter de la musique.

Mon amie s’occupait de deux enfants lourdement appareillés à cause de séquelles de polio : eux aussi avaient été délaissés.

Ce témoignage est terrifiant mais il existe aussi terrifiant encore : l’abandon d’un adulte définitivement cloué au lit.

C’est dans un service de ce même hôpital de Garches que j’ai fait une nuit de garde d’infirmière ou d’étudiante, je ne sais plus, et j’y ai rencontré un homme tétraplégique à la suite d’un accident de la route.

Sa famille ne venait plus le voir. Il était cloué au lit et chaque nuit, il bénéficiait d’une assistance respiratoire dans un poumon d’acier.

Quelle vie !

Certaines familles sont effrayées par la maladie, surtout la maladie chronique qui fait penser à la mort, alors pour zapper la maladie, on zappe le malade. 

Parfois il m’arrive de comparer le sort des prisonniers à ceux des malades chroniques : les meurtriers ont plus de visiteuses de prison au parloir que ces pauvres alités qui ne suscitent guère de compassion !

Remercions nos amis les bêtes qui portent secours aux handicapés, enfants malades et vieillards en hospice.

Mes patientes greffées

Lorsque Mlle A est venue me voir en consultation, il y a cinq ans, je l’ai accueillie comme toute patiente, en lui demandant le motif de sa visite.

Elle souhaitait faire les examens nécessaires en vue d’une future grossesse, rien que de très banal, sauf qu’elle avait bénéficié, il y a six ans, d’‘une greffe cardiaque

J’étais bluffée : ainsi donc cette patiente à l’air épanoui portait le coeur d’un autre ! Elle était en vie et non seulement elle vivait bien, mais en plus elle projetait de donner la vie. Nous avions enfin réussi !

Elle m’a décrit son parcours de jeune femme atteinte de cardiomyopathie évolutive, affection mortelle sans le recours à un nouveau coeur.

Son parcours médical est celui que vous raconte

Aline

Je peux dire que le jour où je la reçus fut un des plus beaux jours de ma vie professionnelle.

La grossesse d’une femme greffée du coeur est pleine d’embûches mais elle n’est pas interdite.

Hélas, ma jeune patiente a fait une fausse couche spontanée à sa première tentative et je ne l’ai jamais revue ensuite.

C’est il y a six mois maintenant que j’ai rencontré Mlle B, une autre greffée cardiaque, avec le même parcours que Mlle A, mais pas avec l’avenir souriant que m’avait décrit Mlle A.

J’ai déchanté sur le devenir des patients greffés du coeur : le traitement anti rejet altère la fonction rénale et chaque greffé doit s’attendre à une dialyse dans les dix ans qui suivent la greffe.

Mlle B est en attente de greffe rénale. Son futur rein indemne sera détruit petit à petit par les médicaments et il lui faudra encore une nouvelle greffe !

J’ai vu s’écrouler le monde merveilleux du miracle de la greffe.

Cela me rappelle la vie des survivantes de la maladie de Hodgkin : elles ont été sauvées enfants par des traitements ionisants massifs, ce qui les fragilisent pour le restant de leurs jours : surveillance anti cancer renforcée, défenses immunitaires en panne avec infections opportunistes. Il faut beaucoup de courage à ces patientes pour sauter les obstacles (cancer du sein, hépatites chroniques actives) alors qu’elles ont déjà tant donné pour se sauver de la première embûche! Certaines ont de grands coups de blues : une m’a dit « mais pourquoi suis-je  sur Terre ?

Mlle B a beaucoup de dynamisme mais, du fait de son insuffisance rénale, a renoncé à une grossesse. Le problème de la contraception se pose, une contraception de longue durée, tolérée, compatible avec tous ses traitements et sans risque pour un éventuel avenir obstétrical. J’ai demandé aux spécialistes qui la soignent un avis car j’hésite : peut -on poser un stérilet chez une greffée ? C’est un corps étranger, possible point de départ d’une infection surtout chez une immunodéprimée. Si  un germe gagne l’utérus, il se propagera aux trompes et c’en sera fini de la fertilité de ma patiente.

 Je ne peux lui faire prendre ce risque même si elle n’a aucun projet de grossesse. Sa contraception actuelle, très bien tolérée sur le plan métabolique, ne l’est pas sur le plan utérin.

Mlle B a des spottings permanents, de petits saignements tous les jours, peu dangereux mais invalidants. Quelle autre contraception puis-je proposer qui ait le minimum de défauts et soit compatible avec le présent et l’avenir médical de Mlle B ?

Je n’ai jamais appris quoi  que ce soit dans mon cursus sur la contraception chez les greffées cardiaques !

Depuis vingt ans, je suis Mlle C, greffée rénale, qui, elle, tolère très bien sa contraception progestative pure, la seule autorisée.

J’ai été présente à chaque étape de la cure de son insuffisance rénale : la période de dialyse en attendant un greffon, une courte rémission avec un greffon qui a été rejeté quelques mois après son implantation, de nouveau des années de dialyse et enfin, depuis quelques temps, un rein tout neuf que je palpe lors de l’examen gynécologique car le rein greffé est situé dans le bas ventre, à côté de l’utérus. On ne place pas le greffon à la hauteur du rein défaillant mais beaucoup plus bas. Lorsque je pratique une échographie endovaginale, je vois le rein transplanté sur mon écran.

La contraception est impérative durant toute la période de la dialyse mais une grossesse peut être envisagée, avec la précaution d’une surveillance multidisciplinaire deux ans après une transplantation réussie.

Je ne veux pas terminer ce billet sans rendre hommage à Monsieur B qui m’a aidé à informatiser mon cabinet en 1992.

Cet informaticien, ancien joueur de jeu à XIII, était atteint d’une cardiopathie liée à la prise de substances dopantes lorsqu’il était adolescent et que son entraîneur lui faisait avaler tous les jours.

Il était sur liste d’attente d’une greffe du coeur à Marseille.

Lorsque j’ai eu besoin d’une réparation de mon système informatique deux ans plus tard, j’ai cherché à le contacter, en vain. Sa femme m’a appris qu’il était mort sans avoir eu le temps de recevoir son nouveau coeur.

La greffe cardiaque

La greffe cardiaque était une aventure médicale palpitante.

Je faisais partie du personnel infirmier du patron de chirurgie cardiaque de l’hôpital Foch, le Pr Guilmet, mais je n’avais pas assez d’expérience pour être de celles qui soignaient les patients greffés à leur réveil.

Je m’occupais des patients avant le grand jour de la transplantation.

Je me souviens d’un malade avec lequel j’ai fait une partie d’échec pour le distraire. J’avais pris sur mon temps libre et je ne sais qui a gagné la partie mais ce fut sa dernière distraction, il n’a pas survécu.

Nous ne disposions pas, en 1973, de tous les médicaments anti rejet qui sont si importants pour autoriser, maintenant, un taux de 80% de réussite à un an. Nous utilisions tout un système d’UV pour rendre l’atmosphère stérile. Le personnel soignant prenait une douche désinfectante avant chaque entrée dans la chambre du greffé et il revêtait blouse, masque, charlotte à usage unique.

Les patients étaient dans une chambre stérile, à côté d’un local de surveillance où s’activait du personnel chevronné; cette unité se situait tout au fond de l’aile de cardiologie chirurgicale. Nous n’y avions, nous, le personnel ordinaire, que très rarement accès.

Le taux de survie des patients ne dépassait pas quelques jours.

L’accès à un coeur était uniquement conditionné par l’état du malade et sa compatibilité avec le donneur. Notre patron ne donnait aucune autre consigne jusqu’au jour où il a greffé un coeur, avec un certain succès, chez un jeune adulte qui aimait faire la fête. Ce dernier est sorti comme par miracle de l’unité des soins intensifs et il est rentré à son domicile.

Il avait pour consigne de revenir très régulièrement en consultation, de prendre à heure fixe ses médications mais il nous était souvent amené par le service des Urgences ramassé ivre mort sur un coin de trottoir.

Le greffon a été rejeté, le jeune homme est décédé et toute l’équipe s’est insurgée. Tout le personnel soignant a été unanime pour dire que cet homme avait, par son indiscipline, ruiné ses chances et comme les coeurs à transplanter étaient rares, peut-être fallait-il les réserver à des personnes ayant plus de maturité.

Nous étions tous persuadés, qu’un jour, notre service aurait son Emmanuel Vitria, qui semblait mener une vie normale après sa greffe de 1968.

Quand j’ai quitté le service du Pr Guilmet, j’avais les compétences et les années d’études pour faire des remplacements en médecine de ville. J’ai décidé d’entamer des études de gynécologie obstétrique et, comme étudiante dans ce domaine, j’ai fait de nombreuses gardes dans des maternités diverses et variées. J’ai quitté le monde de la chirurgie cardiaque sans m’apercevoir de sa rapide évolution et des considérables progrès qui ont été possibles grace à un arsenal thérapeutique révolutionnaire : les médicaments immunosuppresseurs.

C’est pourquoi, lorsqu’une patiente vint me voir en consultation de ville, afin de préparer sa future grossesse et qu’elle m’apprit qu’elle avait bénéficié d’une transplantation cardiaque, j’ai écarquillé les yeux : ainsi donc, nous avions enfin réussi.

Enfin, c’est ce que j’ai cru dans un grand moment d’euphorie…

En service de chirurgie cardiaque

Nous étions trois infirmières de nuit à régner sur l’étage réservé aux patients cardiaques, avant ou après la chirurgie. Jeunes, dynamiques, enthousiastes, nous formions un trio de choc plébiscité par les patients et notre hiérarchie.

Le fond de l’aile était réservé aux soins post opératoires des greffés cardiaques : nous n’y pénétrions qu’exceptionnellement.  Nous, nous étions chargées de préparer les futurs greffés en vue de l’intervention du lendemain. Je consacrerai mon prochain billet aux greffes cardiaques.

Nous travaillions 12 heures de suite, avec trois heures de repos à prendre à notre convenance. Le système des trois huit n’avait pas encore été instauré à l’hôpital Foch et il n’y avait pas de roulement : l’infirmière de jour restait de jour et celle de nuit ne travaillait que la nuit.

Chaque soir, à vingt heures, nous préparions la tisane puis nous faisions le tour des chambres pour prendre la tension, le pouls,  la température et administrer les médicaments.

Les malades nous attendaient avec impatience : nous étions des  jeunes femmes souriantes et efficaces: notre passage les sécurisait tout en les divertissant. 

Pendant toute la nuit, nous restions vigilantes : il fallait administrer des injections, changer les perfusions et répondre aux sonnettes d’urgence. Pas question de lambiner, une vie était peut-être en jeu.

Un soir, un jeune malade, en attente de chirurgie cardiaque, a sonné : je me suis précipitée dans sa chambre : il s’est assis sur son lit, a ouvert la bouche sans sortir un son et s’est affalé dans mes bras, mort : rupture brutale de cordage de la valve mitrale.

Pendant notre garde, on s’installait dans le local des infirmières. Deux chambres de deux malades, sous surveillance cardiaque permanente, jouxtaient notre local. Quatre moniteurs se trouvaient sur notre bureau pour nous informer du rythme cardiaque des quatre patients qui relevaient, pour la plupart, d’un infarctus.

Il nous fallait détecter les arythmies, la fibrillation ventriculaire et les torsades de pointe. Je vous rassure, la machine le faisait très bien pour nous.

Dès que le coeur de l’un venait à flancher, une alarme retentissait et c’était le branle bas de combat.

Les médecins de garde se précipitaient vers le patient dont le coeur avait cessé de battre et il ne nous restaient que quelques minutes pour le faire repartir : massage cardiaque externe, défibrillation et hop ! après un ou deux chocs électriques et quelques injections, le patient ouvrait les yeux, un peu surpris de tout ce monde autour de son lit. Il fallait lui expliquer que nous avions fait repartir son coeur. Il y a dix minutes, il était mort..

J’étais chargée de préparer les seringues remplies des produits indiqués par le médecin. Mes mains tremblaient, j’avais peur de me tromper, d’être trop lente à préparer les injections. Je détestais ces moments de stress intense car j’avais l’impression de ne rien maîtriser.

Nous étions en 1973; sept ans plus tard je dirigeais un service d’obstétrique et j’ai sauvé quelques patientes, ne perdant pas mon sang froid en pleine situation d’urgence et c’était moi la responsable, moi qui donnait les ordres, moi dont l’assurance calmait le personnel soignant ! Comme quoi, tout s’apprend …

PS : il est désormais possible de pratiquer une défibrillation sans être un réanimateur expérimenté. Le défibrillateur fait tout pour vous.

Je suis extrêmement favorable à la présence de défibrillateurs un peu partout (salle de sports, stades, grands magasins) et à quelques cours de secourisme que l’on pourrait donner dans tous les lycées et dans toutes les entreprises.

Comment faire face à un décès

On peut en blaguer

Apprendre le décès d’un de nos patients est éprouvant car il remet en cause notre toute puissance.

Nous n’assistons pas, en règle générale, nous médecins, aux décès de nos patients. Mais, comme infirmière, des malades sont morts dans mes bras.

Je me souviens d’un jour où, étudiante stagiaire en chirurgie, j’ai vu une patiente du service partir en salle d’opération pour un retrait de la vésicule biliaire.

                                 

Lorsqu’elle est remontée de la salle de réveil, elle a été installée dans une pièce de quatre lits de surveillance intensive des « post op » et, c’est comme infirmière de nuit, que je me suis chargée de ses soins.

                                     

Elle n’a pas repris connaissance et elle est décédée dans la nuit. J’ai appelé l’interne de garde pour qu’il prononce le décès. J’ai procédé à une toilette sommaire et lui ai passé une blouse propre.

J’ai enfoncé du coton dans ses narines, dans son anus et j’ai passé une bande autour du menton et de la tête pour tenir la bouche fermée.

La surveillante de nuit a prévenu la famille.

Le matin à huit heures, j’avais troqué ma tenue d’infirmière pour celle d’externe. 

Le chirurgien, chef du service, s’est présenté pour la visite.

La surveillante lui a annoncé le décès de sa patiente.

 » L’autopsie a été pratiquée ? demande, inquiet,  le chirurgien

 Oui, Docteur.

Et les sutures ?

Elles ont tenu, Docteur, elles ont tenu.

Ah ! C’est bien, les sutures ont tenu. » 

Voilà comment ce chirurgien a esquivé sa peine : sa patiente était morte, mais guérie !

J’ai longtemps été furieuse de voir comment ce chirurgien avait évacué la peine liée au décès de sa patiente et puis, j’ai compris que cette attitude est impérative pour exercer notre métier. Il faut compartimenter et ne pas s’attribuer toutes les fautes du monde. Il faut faire son job; ici, retirer une vésicule infectée, et le faire du mieux possible. C’était le cas. La suite des événements ne nous appartient pas toujours.

La cholécystectomie, ne se pratique plus ventre ouvert comme c’était le cas en 1970. Maintenant, c’est par cœlioscopie que l’on procède et la mortalité consécutive à cette intervention a considérablement chuté mais comme vous pouvez le constatez dans le graphique mis en lien, le grand âge est un facteur de mauvais pronostic.

Mon rôle, comme infirmière de l’unité de soins intensifs des opérés, était de prendre les constantes (pouls, pression artérielle, température), étude qualitative et quantitative des urines, remplacer les perfusions, frictionner le dos des alités avec de l’alcool camphré pour éviter les escarres, changer les draps.

Nos malades étaient tous dans le coma.

Je ne me souviens pas de beaucoup de patients ayant survécu aux interventions dans mon unité de soins intensifs, mais il faut dire que nos patients étaient très âgés et que les interventions avaient souvent été faites en urgence, sur des sujets fébriles donc très affaiblis.

             

Un soir, j’ai été affectée dans une unité de réanimation de l’hôpital Foch : il y avait huit lits de patients tous intubés, sous respirateurs. La mortalité atteignait 80 %. La rotation des infirmières était rapide : personne ne tient le coup moralement très longtemps avec un si grand taux de décès : le désespoir finit par atteindre les plus endurcis.

J’ai été en poste, pendant au moins trois ans, comme infirmière de nuit en réanimation cardiaque dans le service du Pr Guilmet. Là, l’ambiance était tout autre : nous avions l’espoir chevillé au corps de sauver des vies …surtout que notre patron était un pionnier dans la greffe cardiaque. Nous étions tous enthousiastes. Quand je pense au taux de décès des greffés, il était vraiment important mais nous étions tous fidèles au poste.

Il faut dire aussi que dans un service qui pratique la réanimation cardiaque, nous avons tous vu ressusciter des morts.

De belles victoires !

Se moquer de la mort

Depuis la fin de la deuxième année d’études de Médecine, nos professeurs nous avaient donné comme mission de faire face à la Mort.

D’abord, on nous a conseillé d’acheter un demi squelette pour apprendre au mieux l’anatomie. Ces squelettes, vendus par petites annonces, provenaient de fosses communes. Ils avaient été plus ou moins bien nettoyés : certains, couleur ivoire, suintaient; pas le mien aux os bien secs et blancs.

Mon squelette à moi s’appelle Marie Antoinette : il repose dans sa boîte en sapin dans un placard. Je l’avais appelé Marie Antoinette car, d’après la forme de son pelvis, c’était une femme et, comme je n’avais pas assez d’argent pour acheter un crâne, mon squelette était comme décapité.

J’adorais manger une pomme tout en tenant le tibia de Marie Antoinette : ma grand tante, chez qui j’étudiais, poussait de hauts cris : comment pouvais-je tenir une pomme dans une main, un os sorti d’une fosse commune dans l’autre ! J’aimais, délicieuse provocation, goûter en compagnie de Marie Antoinette !

J’ai été beaucoup moins fière face à mon premier cadavre à disséquer.

A 7 heures trente, nous étions tous au laboratoire de la Faculté de Médecine des Saints Pères, face à tous ceux qui avaient choisi de donner leurs corps à la Science. J’ai mis une heure avant d’oser rentrer dans la salle où, sur des tables en inox, reposait une quarantaine de corps.

 Le cadavre qui m’avait été attribué étaient une femme de la soixantaine : je n’osais la regarder. Je me souviens de ses cheveux gris, de ses ongles jaunes. Je n’ai jamais pu poser mon scalpel sur son avant bras en vue d’une dissection.

Mes collègues utilisaient l’humour pour faire face à l’angoisse qui vous prend à la gorge à la vue de ces corps gris et froids. Certains  faisaient de bonnes blagues : un collègue a allumé sa pipe, en a tiré quelques bouffées et a soufflé la fumée dans le thorax d’une pauvre vieille qui, morte d’une pleurésie, avait une flaque de fluide autour d’un poumon. Il faisait des ronds dans l’eau et ses voisins s’esclaffaient.

Ce qui ne me faisait pas du tout peur étaient les bocaux rangés dans le local attenant à la salle de dissection : il y avait tout une série de monstres : des fœtus à deux têtes, à trois jambes.

Je me faisais un plaisir d’emmener ma sœur et ses condisciples de la fac de lettres visiter nuitamment la salle des bocaux. C’était le grand frisson garanti !

Je n’ai jamais été effrayée par ces monstres mais c’est face à ces rangées de bocaux que j’ai pris conscience que, contrairement à ce qui est communément admis, non, la Nature n’est pas bien faite !

Je ne me doutais pas, à l’époque, qu’un jour je serai une gynécologue pourvue d’un appareil d’échographie qui, ayant découvert un fœtus malformé, devrait apprendre à une mère qu’elle portait un enfant qui avait un grave défaut de développement.

Et là : fini de rire. Rien n’est plus éprouvant que d’annoncer ce grand malheur à une femme enceinte. C’est une dévastation pour elle…et moi. Et là, il faut puiser dans ses ressources personnelles pour trouver les mots justes, pas des mots de réconfort car il n’existe aucun réconfort possible dans les minutes qui suivent l’annonce de la malformation fœtale. Il faut être à l’écoute de la détresse d’une femme qui s’était cru bonne mère et qui ne comprend pas le sort qui est désormais le sien : porter un fœtus mal conçu avec une question lancinante : pourquoi ?

J’ai dépisté trois anencéphalies en vingt deux ans de pratique libérale. La première fois, je n’ai pas pu articuler un mot, les deux autres fois, j’ai pu trouver le courage d’expliquer l’affection. L’anencéphalie ne provoque pas de fausse couche spontanée. La maman accouche de son enfant sans boîte crânienne. Il vit deux à trois heures pas plus. Dans la plupart des cas, les patientes souhaitent une IMG mais ma dernière patiente a décidé de garder son fœtus. Elle doit accoucher dans un mois.

Ce n’est pas en manipulant des tibias sortis de la fosse commune, ni en étudiant tous les bocaux du musée Dupuytren que l’on apprend à accompagner une femme et son mari dans des moments aussi tragiques…La Mort de l’autre est une épreuve…sauf pour certains qui ont su faire un détour comme je vous l’expliquerai dans un prochain billet.